Ah, le nombre de fois où j’entends raconter en service une anecdote savoureuse, le nombre de fois où je vois toutes les collègues (moi inclus) suspendues aux lèvres de celle qui la raconte, avant de partir dans un grand éclat de rire, le nombre de fois où j’ai entendu dire “On devrait écrire un livre, avec tout ce qu’on a vu, les filles” et le nombre de fois où j’ai proposé à ces fameuses filles de me parler, sans plus rien entendre…
Tétanisées, elles étaient.
Tétanisées.
Je ne sais pas, ça doit être un métier, sûrement, que d’écrire des livres ou alors il faut un moteur, une bonne grosse colère, un “ras-le-bol ras de marée” qui engloutirait tout sur son passage et qui tiendrait en trois cent pages. Ca me fait enrager, vous ne pouvez pas savoir. Toute l’année, elles me disent :
Oh, tu ne connais pas la dernière ? Oh, si tu savais ce que le directeur nous a encore fait…Dis, je t’ai pas raconté…
Et moi, quand j’écris, six mois plus tard, je me souviens vaguement de l’anecdote, alors je l’appelle, la fille. Tant qu’on reste dans le blabla qui ne sert à rien, tout va bien : la météo, ses enfants, les vacances, la Nouvelle Star.
Dès lors qu’on aborde l’anecdote, malheur, panique à bord, il n’y a plus personne. La fille sent que je l’écoute, elle veut bien faire, elle ne veut pas trahir le propos alors elle s’applique, elle revient en arrière, accumule les détails inutiles et finit, piteusement, à chaque fois, par me dire que tout cela n’a aucun intérêt. Un peu comme si le fait de poser les mots les rendaient ridicules, ou inutiles. Quel dommage.
C’est pour cette raison que si peu de soignants parlent, surtout dans nos rangs d’infirmiers : ce n’est pas une histoire de talent ou de savoir écrire, mais une question d’auto-dénigrement. “Oh, tout cela n’a pas grande importance, finalement”. Oui, c’est ça, la parole du prolo, de l’ouvrier, de la petite main en blouse blanche n’a aucune valeur : il vaut mieux laisser parler les patrons, les médecins, ceux qui savent et qui ont le tampon “important”. Ca m’agace, mais ça m’agace !
Une anecdote, pourtant, ça se raconte tellement facilement…
Un soir, un aide-soignant vient faire une nuit à la maison de retraite. Assommé de travail (on lui demande, en plus des changes, d’assurer le remplissage du lave-vaisselle, deux heures de repassage, le nettoyage de la cuisine et le passage de la cireuse dans les quatre étages : douze heures bien remplies), il apprend au petit matin que deux heures ne lui sont pas payées, dans la nuit, pour qu’il puisse dormir, alors qu’il est tout seul à répondre aux sonnettes.
Fou de colère, au petit matin, en partant, il écrit sur le cahier de transmissions, au marqueur rouge, en capitales :
“MONSIEUR LE DIRECTEUR, SAVEZ VOUS QUE L’ESCLAVAGE A ÉTÉ ABOLI DEPUIS 1848 ? IL NE MANQUE PLUS QUE LE COTON A RAMASSER DANS VOTRE ETABLISSEMENT !”
Dix ans après, tout le monde en parle encore, en riant, il paraîtrait même que la page a été gardé soigneusement par une fille.








J’aime beaucoup ce que tu écris ici…. Les anecdotes…. ça me rappelle des choses ! Héhé !
Oui oui… Je vois tout à fait ce que tu veux dire…
Déjà, je crois que nous avons été nourris (les ide) au secret… AHHH!!!! Le secret professionnel!!!!
Dès les études on nous en cause et c’est de plus en plus à la mode…
On donne du Madame S, monsieur Z à tout va…
Ca nous baillonne un peu…
Même en “groupe de parole” avec la psychologue il nous faut un peu de temps pour nous relâcher et appeler enfin les gens par leur nom (S= Sheila et Z= Zorro, bien sûr!!!)
Ca c’est disons, me semble t’il LE contexte… Sans dire qu’on soit agent secret non plus, hein?
Ensuite… La plupart des anecdotes, nous paraissent croustillantes pour le collègue, qui connaît le contexte, les gens dont on parle…
A l’extérieur, raconter la même histoire (avec le coup de Mme S) parait moins croustillant!!!!
A moins que je ne sache pas raconter???? Oui, il y a sans doute un peu de ça aussi!!!!
C’est pourquoi, je suis encore en service et toi au “musée de l’homme”…
Il n’y a qu’à voir les soirs où je rentre et dis à Prince Charmant “Aujourd’hui, quelle poilade”… Il m’écoute poliment mais je rigole toute seule en fait!!!!
Allez va si t’es sage, j’t'en raconterai des belles histoires de ma p’tite blouse blanche…
D’ailleurs, il me semble que je t’avais raconté ma nuit de lecture de ton bouquin (la secquence Olga) avec interruption mal venue pour sonnette incongrue!!!! Elle t’a pas plu celle là non???
ciao
La grande retardataire ( bien sûr)
Faut dire que souvent, les anecdotes du boulot sont tellement énormes que parfois l’interlocuteur à qui tu les racontes a bien du mal à les croire… et du coup l’anecdote perd un peu de sa saveur si la personne n’est pas dans le métier car elle pense que tu en rajoutes…
Au final, on se rend compte qu’on vit tous plus ou moins les mêmes situations quelque soit l’endroit où l’on bosse: histoires rigolotes avec les patients ou bien conflits sordides avec le patron.
Par exemple, l’histoire de l’aide soignant de nuit, exploité par le patron de maison de retraite, un grand classique : dans mon ancien boulot, il lui demandait de beurrer les tartines du petit déjeuner des résidents ou bien de préparer les médicaments de jour si l’infirmière partait en congé. Comme il était débordé de boulot, il beurrait toutes les biscottes la veille et les stockait sur un grand plateau sur la table du réfectoire. HORREUR. ect… le pire c’est que au début lorsque les collègues me racontaient leurs histoires, moi je ne les croyais pas toujours, je me disais “il dénigrent le patron à cause de leur vingt ans de boîte…”
Parfois, les histoires et les anecdotes du boulot, elles ne sont pas jolies-jolies voire glaucques alors t’as pas envie de les raconter…
Certaines de ces anecdotes collent tellement a la realité de certains services que beaucoup de personnes pourrait faire un copier/coller je pense!
Je suis actuellement dans un service ou nous sommes 2,5 ide au lieu de 5,5 mais par la magie de notre profession notre roulement tourne quand meme…je ne decrierai pas les conditions, la charge de travail qui reste la meme voir qui a augmentée avec l’hiver,le peu de respect des medecins pour qui nous sommes de vulgaires feignasses qui n’arretent pas de se plaindre,et pourtant avec ma collegue nous continuons a recevoir les eleves infirmieres avec le sourire, nous continuons les formations sans parler des protocoles que nous mettons a jour et du menage que nous continuons a faire.
Tout ca n’est qu’un resumé de quelques lignes mais le pire pour nous c’est que quand on essaye de prendre des rendez vous avec la direction, de faire changer les choses, de nous allier avec nos collegues et binomes aides soignantes ainsi qu’avec nos collegues ide des autres services ou voir avec nos cadres,la seule reponses que l’on nous fournit s’est qu’il y a pire ailleurs et que finalement s’est pas si mal ici, qu’il faut juste laisser le temps au temps…
Alors je suis tellement d’accord avec ce que tu ecris et de comment parfois il est difficile de parler haut et fort dans cette profession de la petite anecdotes au vrai problemes de fond!
J’adore ce que tu écris avec un faible pour ” lettre a une jeune infirmiere” et “sous le scalpel”…
a bientot!