Il y a ce moment que je déteste toujours autant, vers quatre heures du matin, ce coup de massue qui me tombe dessus alors que tout allait bien avant, comme un camion rempli à ras-bord de sa cargaison qui tomberait du ciel, en plein sur mes épaules. Avant, j’étais heureux de mon échange, la fille de nuit était folle de vouloir passer en journée pour une semaine, quel poste agréable, vraiment, il faisait bon dans le service, je me sentais bien, de nuit, au calme, sans téléphone, sans surveillante, sans collègues presque, sans médecin ni agitation et je n’entendais que le bruit de mon ciseau découpant les emballages de médicaments.

De temps en temps un bip, au loin, provenant du local ascenseur ou du poste de soins. Mais un simple bip, un bip qui dit “tout va bien”. Seul au monde, misanthrope en blouse blanche. J’en viens à me demander pourquoi je n’accepte pas de faire des nuits plus souvent.

Et soudain le camion me tombe dessus : mes épaules se tassent, un énorme coup de fatigue m’envahit, je commence à frissonner, c’est étrange, moi qui me sentais si bien. Je tourne la tête : une vieille polaire est accrochée à la patère, derrière la porte, je l’enfile sans me poser de questions. Je nage dedans mais qu’importe : j’ai si froid, d’un coup, que je me mettrais dessus sans réfléchir trois gros pulls.

Alors que je voyais bien (et qu’il me reste au moins dix piluliers à finir, plus la pharmacie à ranger) maintenant mes yeux se brouillent : je dois relire chaque ligne de prescription trois fois, oubliant le nom du médicament aussi vite que je l’ai lu. A un moment, je fixe la posologie longuement et puis déconnecte : ma vision se dédouble, je suis ailleurs pendant quelques secondes. Je dors debout.

Mon dos me fait mal, mes jambes sont lourdes, les secondes deviennent des minutes et les minutes n’arrivent jamais à atteindre l’heure que je m’étais fixé pour la pause, avec la collègue. Je prends une chaise, tente de m’asseoir sur le dossier, comme si je pouvais préparer les médicaments à demi-debout mais non, je n’atteins pas le haut de l’armoire, même en tendant le bras. Voilà que j’ai faim, aussi, maintenant. On va dire qu’il doit rester quelque chose dans le frigo, on va le dire en priant un peu, je repense à mes débuts, dans les années 90, il y avait toujours quelque chose qui traînait, à toute heure du jour et de la nuit. Je ne me nourrissais que de compote, de petits pains et de bouts de fromages. Encore un coup d’oeil à ma montre. Même pas deux minutes depuis la dernière fois.

Ca y est.

Je me souviens.

Je déteste faire des nuits.

Un commentaire

  1. minipez dit :

    Pas encore de lien vers ce blog depuis le site Soignants.com, voilà pourquoi je pensais qu’il n’était pas encore en place!
    9 nuits sur 13 jours en Février, des nuits de 12h. 4h est en effet l’heure fatidique.
    Je n’aime pas plus le moment où tu rentre chez toi, vers 9h. Le soleil tape par la fenêtre, le jour est bien levé, la vie bat son plein dehors. La perspective de devoir dormir pour assurer la nuit suivante, au lieu de profiter de ce grand soleil, m’emplis de désespoir. Je ne veux pas dormir, je veux profiter de la vie, maintenant.
    Oui, mais bon, il faut bosser les nuits suivantes, alors au lit!

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