Je dois être dans la seule profession au monde où il semble normal à mes employeurs de me faire commencer le surlendemain sans contrat de travail, en me précisant que les détails suivront. Comme l’intendance. Vous ne pouvez pas imaginer le nombre de fois où je suis allé passer des entretiens d’embauche et, arrivé à la fin, quand je posais la question du salaire, je voyais la tête ahurie du recruteur en face de moi :

- Ah ? Euh, le salaire ? C’est à dire ?

- Combien vais-je toucher ?

- Ah, oh ben le salaire classique, je ne sais pas moi, le salaire classique correspondant à la grille.

- Je ne connais pas votre grille…

- Ecoutez, je ne peux vous dire combien vous allez gagner mais je peux vous promettre que vous ne serez pas déçu, voilà. Vous commencez lundi ?

- Oui, mais avant, j’aimerai avoir une estimation, quand même.

- C’est que ça m’embête, la dame qui gère les salaires est absente aujourd’hui, je n’ai personne sous la main qui puisse me répondre. C’est si important que ça ?

Notez bien que je suis dans le cadre d’un entretien d’embauche, face à un recruteur. Le monsieur a eu le temps de se préparer mentalement à la situation, le monsieur aurait pu, un instant, penser que la question salariale allait tomber sur le tapis, que j’allais vouloir des précisions sur le montant, les primes et tout le saint tintouin. Non, rien de ça, ma question, incongrue, le dérange fortement. Limite agacé, il reprend :

- Mais enfin, vous ne faites pas ce métier pour l’argent, tout de même, rassurez-moi, c’est un métier qu’on choisi par vocation !

- Ca dépend des gens. Je veux simplement savoir où je mets les pieds, il peut y avoir des différences de salaire de 300 euros entre deux boulots…

- Je vous promets que vous ne serez pas déçu !

Et je ne l’avais pas été. Qu’est-ce que j’avais ri de ma bêtise en voyant le bulletin de salaire : j’étais moins bien payé qu’à mon premier poste, dix ans plus tôt et lui, sans même vouloir m’arnaquer, s’était payé un bon infirmier diplômé et expérimenté à pas cher. A propos d’expérience, figurez-vous que je parlais il y a peu avec une dame d’une grande agence d’intérim. Elle me disait que son plus gros souci, avec les établissements, était la règle suivante : “nous ne voulons pas d’infirmier de plus de sept ans d’expérience, trop cher…Par contre, nous ne voulons pas de jeunes diplômés, trop inexpérimentés. Trouvez-nous du cinq ans de DE, ou plus, mais dites leur bien que nous ne reprenons pas l’ancienneté !”

Ben voyons.

A mon dernier poste, la directrice la reprenait, elle, l’ancienneté. Plus le fixe, plus les primes, j’atteignais presque les 2350 euros : j’hallucinais, je n’avais jamais touché ça. Premier bulletin de salaire, je regarde le montant : 2100 euros, ancienneté : zéro.

Je monte la voir, pour lui poser la question qui me brûle :

- Excusez-moi mais mon ancienneté n’a pas été reprise, comme on avait convenu…

- Oui, je sais.

- Pourquoi ?

- Et bien c’est comme ça.

J’en étais tellement scié, de son culot, que je n’avais rien osé dire. Et, après tout, de quoi je me plaignais ? Je touchais déjà 2100 euros et je trouvais ça royal.

Le voilà, notre problème : nous avons presque honte de monnayer notre savoir-faire, notre expérience, nos acquis. Alors nous nous taisons. Avant de disparaître ailleurs, épuisés. La chance qu’ils ont, en face, aux commandes, de disposer d’une armée servile, silencieuse, mal payée et…si efficace, si consciencieuse. Vraiment, je travaille dans une profession unique au monde, je le confirme !

6 commentaires

  1. Elise dit :

    Edifiant !
    Mais j’ai envie de te dire “non tu n’es pas seul!” :)
    Je suis assistante sociale et j’ai eu exactement le même genre d’experience en entretien d’embauche. Obligé d’insister pour savoir le salaire (ridicule au final, parce que faut pas exagérer quand même !!!) et l’impression de trahir mon “sacerdoce” parce que je voudrais etre correctement payé.

    Dans le social, on partage avec vous le bac +3 reconnu bac +2, le cliché qui dit qu’on est corvéable a merci et AVEC le sourire, le manque de revendication des professionnels parce qu’on sait aider l’autre mais s’aider soi même c’est indécent ! Il y a des travailleurs sociaux qui sont contre la revalorisation Bac + 3 et l’augmentation des salaires sous pretexte que 1200 euros en début de carrière c’est formidable, comparés aux RMIstes que nous recevons. Le nivellement par le bas, dans toute sa splendeur.
    Je ressens aussi cette honte de la profession de monnayer son savoir faire. Mais quel dommage !!
    Je crois que, vous comme nous, à force de penser de cette manière sommes entrain de creuser notre propre tombe : des équipes divisés (parce que quand on a pas la force de se mobilisier contre un ennemi commun, c’est plus facile de se déchirer entre nous), pas de protestations sur les constantes réductions de poste, pas de communication auprès du grand public sur la réalité du metier, juste des faits divers qui nous desservent.

    Tout ça pour dire, je suis bien contente de replonger de nouveau dans tes histoires d’hopital.

  2. caféjardin dit :

    Alors là, William, je dis bravo!

    En vous lisant, je me revois il y a quelques années à mes entretiens d’embauche.
    Je me souviens,en particulier du jour où mon ancien patron était venu carrément me recruter dans le laboratoire voisin de son établissement. Il avait débarqué un matin, haletant, désespéré de ne pas trouver d’infirmière:

    - Je cherche une infirmière,… très bonne rémunération…

    - Ah oui?…

    la suite…l’après-midi même, un entretien avec son épouse co-directrice-collier chanel-veste prada-yacht à St-Tropez-botox-french manucure-sourire commercial.

    - ouhlala quel parcours Mademoiselle…blabla…nous avons besoin de vous en urgence…blabla…quelles sont vos prétentions salariales?

    - 1ooo euros net madame (c’est un mi-temps)

    - Euh… et bien non… là quand même Mademoiselle vous y allez un peu fort, si c’est ça vous comprenez alors moi je ferme l’établissement demain… C’est que aujourd’hui la comptable est absente, alors je peux pas faire de simulation de salaire …Mais de toutes façons avec les week-end ça fera l’affaire, hein?

    Un mois plus tard réception de la fiche de paye : Yess! 1OOO euros net mais ancienneté walou!
    Désespérant, à chaque fois que j’allais demander une augmentation de salaire c’était comme-ci j’arrachais le coeur de mon patron qui lui ne se gênait pas pour décorer sa résidence secondaire à Saint-Tropez avec l’argent de l’établissement entre autre.

    Les infirmières? Oui… des Connes

  3. L'infirmier du dimanche dit :

    Tu as raison William, on a presque honte d’être payé. A quand le bénévolat ?

    Il faudrait s’interroger sur la portée psychanalytique de la valeur que l’on donne à notre profession de soignant et de la rémunération de nos soins.

    En tout cas, j’aime bien l’argument du recruteur “Je vous promets que vous ne serez pas déçu”… fameux !

    Cela me fait penser au nivellement par le bas du DE : on parle de ne plus y avoir de MSP, ni d’écrit final : tout ça pour mettre sur le “marché” de nombreux diplômés…autant malléables qu’ils accepterons facilement des arguments tels que “Je vous promets que vous ne serez pas déçu”…

    Battons-nous pour défendre le DE !!!

  4. minipez dit :

    Pour ma part, diplômé depuis novembre dernier, j’ai trouvé un poste rémunéré au minimum ou presque (1575€ net, soit 2100 brut). En attendant.
    En attendant quoi? Et bien que mon DE soit validé au Luxembourg.
    Là-bas, un débutant est rémunéré 3000€ brut. Le salaire peut monter jusqu’à 6000€, contre moins de 3000 en France. Edifiant: une infirmière avec 20 ans de bouteille touche moin en France qu’une jeune diplômé au Luxembourg.

    J’aime mon métier.
    J’aime soigner les gens, les rapports humains que l’on vit au quotidien.
    Mais faut pas non plus pousser, comme tu le dit dans ton titre, on n’est pas des nonnes, on n’a pas fait voeux de pauvreté en rentrant à l’IFSI!

    Si j’avais voulu faire du bénévolat, j’aurais fait de l’humanitaire.

  5. Niko dit :

    Tellement vrai !

  6. linda dit :

    que voulez-vous il parait qu’on l’a dans le sang!

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